30 juin 2022

MA5

DANS LES COULISSES DE L'OVALIE

Carnet noir : André Morel, survivant du camp de Mauthausen et dernier champion de France du FCG est parti…

Un pan de l’Histoire de France et du rugby français s’en est allé aujourd’hui. À 94 ans, l’emblématique André Morel vient de nous quitter. Homme aux milles vies, il avait connu l’horreur des camps de concentration pendant la guerre, avant de soulever le Brennus en 1954 et de jouer avec les Bleus. Il était le doyen des internationaux français.

Né le 20 novembre 1927, le trois-quart aile isérois était le dernier champion de France du FC Grenoble encore en vie… Morel avait en effet décroché le précieux bouclier en 1954, face à Cognac (5-3) et aux cotés de son capitaine Guy Belletante ; au terme d’un parcours héroïque où les Alpins avaient auparavant écarté le Mazamet de Lucien Mias (en 1/16ème, 14-12) ou encore l’US Romans de Jean de Grégorio et Robert Soro (8-5), dans un derby épique en demi-finale.

Une saison fantastique qui avait d’ailleurs ouvert les portes du XV de France au natif de La Tronche, appelé pour participer à la première tournée de l’équipe de France en Amérique du Sud. En septembre 1954, il dispute le dernier test-match du voyage face à l’Argentine, à Buenos Aires.

Et dans une équipe de légendes avec des noms tels que Jean Barthe, Pierre Danos, André Boniface, Roger Martine ou encore Michel Celaya, pour ne citer qu’eux, André Morel va tout de même réussir à se faire remarquer. Auteur d’un essai ce jour-là, il contribue à la large victoire des Bleus sur les Pumas (30-3). Malheureusement, cela restera sa seule et unique cape sous le maillot frappé du coq… Mais qu’importe, André Morel tient enfin sa revanche sur la vie.

36 kilos après les camps…

Car André Morel a connu les heures les plus sombres de notre pays. Le 11 novembre 1943, celui qui n’est encore qu’un lycéen de 15 ans est raflé lors d’une manifestation en mémoire de la victoire de 1918, organisée au Monument des Diables Bleus (surnom des chasseurs alpins ndlr) à Grenoble, pourtant sous l’Occupation nazi. Encerclé par la Milice, la police française et les troupes allemandes lors de ce rassemblement, André Morel est arrêté, avant d’être transféré au camp d’internement de Compiègne.

En mars 1944, le jeune André est finalement déporté vers le camp de concentration de Mauthaunsen, en Autriche, puis celui de Gusen. Là-bas, André Morel vit l’enfer. À la suite d’une infection au pied, il est d’ailleurs transféré au Revier, le baraquement pour malade où les conditions sont encore plus dures : ration alimentaire plus petite, manque absolu d’hygiène, risque de contagion élevé, exécutions à tout moment… « C’est un lieu infect où les malades pourrissent sur trois étages », témoignera l’écrivaine Charlotte Delbo, rescapée d’Auschwitz-Birkenau. Mais André Morel se bat pour survivre, et cela paye.

Le 5 mai 1945, les Américains libèrent les camps de la mort. Si le Grenoblois retrouve enfin la liberté après plus d’un an d’internement, le traumatisme est immense et surtout, il ne pèse que 36 kilos…

Le témoignage comme héritage

Après avoir connu ce que l’être humain peut faire de pire, André Morel a su se relever pour toucher les sommets. Auréolé d’un titre de champion de France de 2ème division en 1951 et d’un Brennus qui n’a plus jamais regagné Grenoble depuis, il quitte le FCG (où il évoluait depuis 1949) tel un héros, et rejoint le voisin Valence pour une pige en 1955. L’année suivante, il s’engage cette-fois avec La Voulte, et il y restera jusqu’en 1959.

Lors de son ultime saison, il élimine Mazamet (finaliste la saison passée ndlr) à la surprise générale, et atteint la demi-finale du championnat de France aux cotés des frères Lilian et Guy Cambérabero, mais les Voultains s’inclinent finalement contre Mont-de-Marsan (16-9). Morel raccroche les crampons.

International N°451, athlète avant de devenir rugbyman (médaillé d’argent au championnat de France de relais 4×100), capable d’atteindre le 100 mètres en 10’80, le feu follet isérois a marqué son époque. Du haut de son mètre soixante-dix huit, pour quatre-vingt kilos, il était un ailier comme nous n’en verrons plus aujourd’hui.

Tour à tour, prothésiste dentaire, vendeur de mobilier, puis directeur de cinéma après sa retraite sportive, l’ancien ailier avait surtout mis à profit son temps et surtout ses vieux jours pour témoigner de son passé, notamment dans le milieu scolaire, et perpétuer le souvenir de la déportation. Il était également membre de Fédération Nationale des Déportés et Internés Résistants et Patriotes.

Aujourd’hui, c’est assurément un très grand monsieur du sport, mais surtout de l’Histoire, qui nous quitte. La rédaction de MA5 salue ce soir son départ, et tourne toutes ses pensées vers la famille, les proches et les clubs d’André Morel…

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